Archive pour septembre 2005

The drive to NOLA

Mardi 27 septembre 2005

Symboles abimés après la débacle, comme la statue de la liberté enfouie sous le sable à la fin du film « La planète des singes ».

Je dois une fois encore rajouter ma fascination pour les images rapportée par Jacob Appelbaum de son périple à la Nouvelle-Orléans, et aussi dire tout mon respect et mon admiration pour son travail de journalisme. Les hackers donc maintenant se rendent sur le terrain et semblent les seuls capables d’une grande réactivité technologique après les catastrophes. Bravo aussi au Chaos Computer Club, et notamment à Tim Pritlove, qui a su mesurer l’importance du soutien au travail d’investigation de ce journaliste.

Mash-up

Mardi 27 septembre 2005

Je découvre le terme « mash-up » qui traduit une forme émergeante qui consiste à mélanger des séquences sonores courtes de manière très rapide et parfois disruptive. Il ne s’agit pas ici de mix au sens où on le conçoit traditionnellement pour un DJ. La virtuosité n’est pas dans l’art de mélanger de manière fluide, invisible, une sélection de morceaux musicaux dans l’idée d’un enchainement sans fin, mais elle repose dans une capacité à manier les intensités des éléments qui ré-émergent de leur singularité, la singularité propice à faire émerger le souvenir, à réactiver une connexion de la mémoire. A l’apparition d’une séquence musicale, on va tout d’une coup s’exclamer intérieurement « je reconnais » et c’est bien d’une re-naissance dont il s’agit, une re-co-naissance car le souvenir est réapparu par la médiation du fragment. Ce n’est que le caractère fragmentaire, brut et bref qui a permit l’impulsion soudaine dans ce territoire que constitue la mémoire, car la promptitude de l’apparition, en frustrant l’auditeur qui voudrait « poursuivre », va renforcer l’impression. Le mash-up est aussi bien entendu une tentative de rendre audible la totalité de l’histoire de la musique et de l’enregistrement audio en général, en s’affranchissant des éléments de propriété et de copyright rattachés à la création (en jouant sur la notion de « citation courte »), dont l’usage abusif opéré par les grands conglomérats des médias (notamment le prolongement continuel des droits sur des éléments qui devraient rentrer dans le domaine public par exemple), ampute grandement la possibilité de création actuelle en empêchant la réappropriation d’une culture, à présent numérisée, qui est commune à tous. DJ Food a créé en 2004 un mash-up correspondant à une histoire du cut-up (Raiding The 20th Century) : il sollicite des échantillons de référence de la musique HipHop, ainsi que les voix de William Burroughs et ceux des précurseurs de l’approche musicale par fragment extrait de la phono-fixation, ou de l’enregistrement ferro-magnétique, que l’on doit à l’origine à Pierre Schaeffer.

raiding the 2Oth century
On peut télécharger ce mix ICI

Je m’étais moi-même essayé à cet exercice en 2004 pour une installation sonore à la galerie hors-champ à Strasbourg. L’idée n’était pas vraiment d’établir une anthologie du cut-up, mais de mettre en place une sédimentation d’éléments sonores (plus de 250 samples) qui devaient apparaitre et disparaitre dans un temps suffisamment long pour faire émerger de la mémoire de l’auditeur, le souvenir, et devaient à la fois être très courts pour jouer sur un phénomène de frustration. Il est singulier de me rendre compte que sans en avoir pris connaissance, mon travail sonore « free samples » commence par le même échantillon que le travail de DJ Food.

video free samples
Extrait [vidéo] sur l’installation sonore
Séquence [audio] complète de l’installation sonore (MP3)

La brièveté du fragment et la frustration qu’elle engendre est à mon sens salvatrice pour l’auditeur car l’enjeu de la création des médias temporels à venir (son, image animée, interactivité) est bien de parvenir à casser un flux omniprésent, s’y insinuer de manière subversive pour y introduire des ruptures de rythmes, ou y effectuer des ouvertures sur d’autres espaces temporels. Transposé en approche cinématique, j’ai à l’esprit un plan du film Nosthalgia de Andrei Tarkoski qui m’a énormément marqué, ou tout d’un coup, le mouvement se ralentit et s’extrait incroyablement du mouvement général.

L’art sonore et la musique électronique ont déjà montré l’évolution du rapport de la création à la dynamique des flux. Depuis 15 ans, on constate qu’après avoir imposé le rythme binaire par l’omniprésence du pied ou beat (disco / house / techno) comme motif rythmique de référence, il a fallu casser le rythme (breakbeat / jungle). Cette cassure étant insuffisante, car les motifs au final se répètent, à cause notamment des outils utilisés pour faire cette musique (les séquenceurs qui organisent la musique de manière temporelle par répétition de motifs), on a tenté de ralentir la vitesse (trip hop / dark hop).

Cette répétition qui correspondait à une tentative d’apprivoisement de la machine s’est retournée évidemment sur la musique électronique elle-même qui dans sa popularisation a tourné en rond. Pendant ce temps-là, les rythmes ont continué de se destructurer : Squarepusher déconstruit toujours plus le drum & bass, et après avoir exploité au maximum les possiblités de manipulation de la batterie, s’en retourne vers une approche traditionnelle non électronique. Autechre désintègre le rythme le faisant devenir texture. Leurs détracteurs diront que ces derniers se sont perdus dans leurs algorithmes, alors même que ce qui en ressort est une nouvelle forme de matière ou de matériau émergeant de la complexité mathématique. Le travail d’un autre musicien représente très bien à mon avis cette idée, c’est errorsmith(extrait MP3). Il travaille sur des motifs répétitifs mais casse systématiquement le rythme par de mini-ruptures, que je qualifierait de disruptions, qui assurent « l’attention ». Pour ces nouvelles formes de musique, d’autres logiciels sont sollicités. Il permettent notamment ce que j’appelerais une approche verticale, tournée vers le traitement du son et du motif, plutôt qu’une approche horizontale seulement liée à la timeline de déroulement du morceau. Ces logiciels sont souvent ceux qui reposent sur le paradigme de programmation visuelle tel qu’on le trouve dans Max/MSP, PureData, Reason. Il s’agit souvent d’une approche qui ne repose pas en premier lieu sur le temps mais sur le son, ou le motif lui-même. Les patches créés sont encapsulés dans d’autres patches selon l’abstraction de la programmation graphique. Souvent cette programmation qui nécessite un temps non négligeable d’appropriation, d’apprentissage, nous fait retomber dans l’approche qu’avaient les premiers utilisateurs de synthétiseurs lorsqu’ils devaient littéralement « patcher » des éléments de traitement sonore en reliant des modules de traitement de signal (filtres VCO, VCA, VCF, LFO) par des câbles audio (Voir les KORG par exemple). D’ailleurs bien souvent, les abstractions créées par les patches sont controllées par des éléments graphiques simplifiés (boutons graphiques, sliders, etc.) ou même par des interfaces externes en lien avec des actions humaines (contrôleur MIDI à bouton, capteurs de mouvement, etc.).

Gilles Deleuze parlait dans le livre « Mille Plateaux », qu’il s’agissait à présent de « capter des forces du cosmos ». Et il est bien vrai que beaucoup de musique électronique expérimentale actuelle revient vers un « matériau prodigieusement simplifié », mais doté d’intensité forte. Ainsi, celui qui a entendu PanSonic en live (le duo Mika Vainio, Ilpo Vaisanen) comprend bien que leur musique n’est plus une musique électronique, située dans un territoire de sons électroniques bien identifiés, mais une musique électrique, ou il s’agit de controler et dévoiler des forces et intensités, faire apparaitre une nouvelle texture du son. Leur musique souffre d’être pressée en CD et s’appréhende d’avantage sur un support Vinyl ou en Live. Carsten Nicolai ou Ryoji Ikeda sont deux autres artistes explorant des contrées et problématiques similaires.

La véritable intensité apparait bien dans l’exploration des fractures du temps, dans les disruptions « productives » de la mémoire.

Semapedia – the physical wikipedia

Jeudi 22 septembre 2005

semapedia
Semapedia – the physical wikipedia

Deux chercheurs utilisent la technologie des semacode, sorte de codes barre améliorés pour rattacher un point physique, un lieu, avec une entrée dans l’encyclopédie Wikipedia. L’utilisation des semacodes comme pointeurs dans un lieu physique vers une information numérique à récupérer ailleurs n’est pas nouveau. Un ensemble d’applications existantes sont déjà mentionnées sur le site semacode. Par contre, cet usage montre simplement que l’avenir de l’interaction entre monde physique et virtuel passe bien par ce que l’on appelle la réalité augmentée. Mais alors que la réalité augmentée est bien souvent considérée dans une approche plus élaborée, où notamment une représentation 2D ou 3D est calquée sur le monde physique, ici, avec semapedia, c’est simplement le monde physique qui est balisé de points lui permettant de se mettre en lien avec le monde virtuel.

STANDARD : dispositif pour téléphone public

Jeudi 15 septembre 2005

standard / gregory chatonsky
STANDARD / Dispositif pour téléphone public

Le projet de Grégory Chatonsky pour les nuits blanches 2005 se propose d’utiliser les cabines téléphoniques de la ville de Paris pour créer une communication asynchrone et intime entre des quidams qui répondraient à la proposition de dire, dans le combiné de téléphone de ces cabines, « Qui ils sont ». Derrière cette mise en lumière des histoires des humains peuplant la métropole, j’y vois la mise en lumière d’un autre élément, souvent passé inaperçu, mais en péril, le lieu de la cabine téléphonique.

Dans les revues informatiques et sur les panneaux publicitaires, tout est mobile, tout vante (vend? vente?) la possibilité d’ubiquité de nos vies par les médiations des ordinateurs et téléphones portables, des « assistants » électroniques. Cette élimination de l’espace, virtuelle seulement car jamais l’homme n’aura le don d’ubiquité, a pour répercussion l’élimination de certains espaces au sein de l’espace public. La cabine téléphonique constitue à cet égard un lieu particulièrement singulier dans nos espaces publics, c’est un ilot planté au coin des rues et qui permet à une personne de s’immerger dans la communication avec un proche, c’est donc en quelque sorte un vestige de l’espace privé dans l’espace public. Les cabines téléphoniques sont facilement identifiables à tout moment de la journée car elles sont éclairées de nuit aussi, du dessus. La cabine téléphonique est dans l’espace public, un lieu qui a recueilli des milliers de vies, par ce qu’elle a permit comme mise en lien entre deux individus. Cet ilôt est aussi parfois une sorte d’ilôt de sécurité : en Allemagne (et ailleurs aussi vraisemblablement), il y a dix ans encore, les cabines contenaient un mécanisme d’urgence, sous la forme d’un levier, qui permettait à une personne en danger, de s’enfermer dans sa cabine, tout en contactant la police.

A présent, du fait de l’émergence de cette « mobilité » tant vantée par le marché, les individus ne vont plus s’arrêter et se rendre « im-mobile » dans ces cabines. La cabine téléphonique va disparaitre.

Texte vs. image

Mardi 13 septembre 2005

« Depuis Gutenberg, le texte a triomphé. Il y a eu une longue lutte, mariage ou liaison entre la peinture et le texte. Ensuite, le texte l’a emporté. Le cinéma est le dernier art de la tradition picturale. On parle beaucoup d’images, mais il n’y a plus que du texte. Sur les ordinateurs, il y a plus de texte que d’image. Ce sont le texte publicitaire et le commentaire qui dominent. »

Avenir(s) du cinéma. Entretien avec JL Godard.

Liberty

Mardi 13 septembre 2005

liberty

Katrina: Wardriving occupied New Orleans on 9/11.

« It’s a strange future we’re living in and have no doubt about it, we’re living in the future. It’s too bad that we’re living in that other future, the dystopian one. The one with terrorists, murderers, corruption at the highest government levels, global wars and a world with an environment being destroyed by serious pollution. A world where people are now literately drowning in it. »

Voici les propos rapportés du journaliste indépendant Jacob Appelbaum, qui a rejoint la ville Nouvelle-Orléans, cette ville laboratoire des anticipations apocalyptiques de demain, mais surtout d’aujourd’hui. BoingBoing se fait depuis dès le début le précieux rapporteur de l’actualité dans le sud des Etats-Unis, et l’on apprend que les cadavres continuent de pourrir dans la rue bien qu’ils soient recensés, que des mercenaires, « les blackwaters » sont présents, tout comme ils le sont aussi par ailleurs, en Irak. Que les populations déplacées par la force, sont relogées dans des endroits ressemblant fort bien à des camps de concentration, que les digues semblent-ils ne se sont pas rompues toutes seules lors du passage de l’ouragan, mais que des explosions volontaires les y ont aidé. Tant d’informations de sources indépendantes qui n’apparaissent pas dans nos quotidiens nationaux, pourtant sérieux. Cet événement de la Nouvelle-Orléans est d’une portée considérable, et c’est surtout son traitement qui préfigure le traitement des humains de la planète dans tout autre événement à venir. Tout n’est que corruption et pétro-dollars.

Cela me donne envie de relire la bande-dessinées Liberty de Frank Miller et Dave Gibbons, datant du début des années 90 mais qui contient déjà de tels scénaris.

=> blog de Jacob Appelbaum
=> Images de Jacob Appelbaum

Juxtaposition … Mississippi Goddamn

Dimanche 4 septembre 2005

nola
Boing Boing: A tale of two photos: Mississippi Goddamn

Intéressante et puissante juxtaposition de deux images sur un article du blog BoingBoing, par la chroniqueuse Xeni Jardin. D’un côté un président américain en guitariste de country niais (regardez l’homme à sa droite qui a peur pour sa guitare…), et de l’autre un affairement de personnes autour d’une famille réfugiée sur le toit d’une voiture parmi le déluge provoqué par le cyclone Katrina. Rappelons que si la juxtaposition est efficace en terme d’effet, elle joue aussi en terme de contraste, ce qui la renforce forcément.