
(vidéo – format MPEG1)
En relisant ma note sur le nouveau service de stockage de Amazon, j’ai pensé que les mécanismes de stockage massif et externalisé de la mémoire était désormais lancés. Cela m’a fait pensé, sans transition à un film d’animation « Ghost In The Shell« , que je considère comme l’une des explorations les plus poussées sur un devenir de l’homme, de son corps, de sa mémoire et de son âme. Dans ce film, les choses sont parfois un peu brouillées, mais on mesure bien qu’une sorte d’esprit s’est créé dans le « réseau » en cannibalisant les esprits humains connectés à ce réseau, et souhaite s’incarner. C’est exactement le même principe que celui d’un film de science-fiction assez méconnu mais intéressant par bien des aspects, Génération Proteus, vu il y a plus de 10 ans, et redécouvert il y a peu dans le rayon « films d’horreur » du videoclub de la station service Elf à la sortie de Sélestat. Dans Génération Proteus, daté de 1977, un super-ordinateur doté de performances « sur-humaines » séquestre la femme de son concepteur et la féconde. Par ce biais, il parvient à s’incarner. Dans Ghost In The Shell, on retrouve encore donc cette histoire d’incarnation, mais il y a d’autres éléments intéressants comme la notion de « hack » d’ame. Qu’est ce que se faire hacker son ame (j’utilise le terme hack justement car je n’aurais pas d’autres termes possibles qui puisse expliquer ce mécanisme)? Que se passe-t-il quand tous nos souvenirs, toute notre mémoire est externalisée? quand ce qui construit ce que je sens, ressens et pense, repose sur une mémoire qui n’est plus interiorisée, donc inaliénable, inviolable, mais externalisée? Que se passe-t-il donc quand le socle de mes perceptions n’est plus en moi mais TOTALEMENT en dehors de moi. Cette éventualité, oui je dis bien éventualité est effleurée seulement par les plus grands penseurs de la mémoire, et notamment Chris Marker. Chris Marker a pensé la mémoire comme peu d’autre l’ont fait, et il a pensé ce matériau, cette « zone« , par le biais du matériau filmique et aussi vocal (puisque ses films sont souvent aussi un récit d’un narrateur, comme lorsque je m’entends intérieurement lire un livre). Bien entendu, la jetée, le plus connu des films de Chris Marker, marque par sa force de manipulation des parallèles temporels de la mémoire, mais c’est plus encore Sans Soleil qui tente de chercher et fixer le matériau constituant de la mémoire : ce visage « digitalisé » qui revient et ce regard qui « reste » après avoir traversé les circuits du synthétiseur électronique (qui porte bien son nom : EMS spectre). Quand je parle de la fixation de la mémoire, je ne parle pas tant de souvenir que de densité, capacité à résister aux « assauts » des stimulis extérieurs. Il me semble que Chris Marker est (et je le suis aussi) hanté par la disparition de la mémoire. Le héros de La Jetée est le seul, par son souvenir encore REACTIVABLE, qui puisse sortir les hommes des profondeurs de leur présent clos.
Cette hantise apparait aussi dans le travail de Bernard Stiegler, mais sans la nommer, il tourne autour et montre ses répercussions dans de multiples domaines. Si la technique constitue notre mémoire inorganique, c’est bien elle qui nous permet de réactiver notre mémoire humaine. Quand celle-ci ne nous imprime que des formes nous enfermant dans un présent infini où la possibilité de se construire une individualité, une spécificité d’invidu, par un assemblage particulier de collection (appelé mémoire) a disparu, alors petit à petit diminue la possibilité d’une individuation.
Dans un CD audio (sul, dedicated to chris marker), j’ai trouvé ceci :
[...]But what is actually the Zone for Marker?
In Sans Soleil it designates the uncertain space where images are transformed in Hayao Yamaneko’s video synthesizer, in an explicit hommage to Tarkovsky’s Stalker (1979). Yet, this reference needs perhaps to be complemented with another one to Cocteau’s Orphée (1949), to which Marker reacted enthusiastically at the time, in order to try to understand what it really means in the context of the evolution of his work.
In French, the word zone appears to encompass both the general idea of given space, as well as the more specific meaning of an abandoned urban area where the waste products mount up. Moreover, the ruins that constitute the Zone in Orphée, and which made such an impression on Marker, are above all the leftovers of the destruction of memory, in the same way that space appears mainly as a paradoxical figure of time, in the form of an abolished instance. To pass through space implies an always different confrontation between the one undertaking the journey and his own personal history.
In face of this space outside any dimension of time, anchored therefore in a pure and eternal present from which any type of recollection tends to be gradually eradicated, the Zone in Stalker, with its many obstacles and traps at each moment dependent on whatever is going through the mind of those moving within it, and its impenetrable « room of desires », constitutes above all an imponderable space, endowed with complex properties and in constant mutation, the storehouse of all collective memory that nobody wants, which far from vanishing, seeks to fix itself in those passing through it.
Far beyond the differences between Cocteau’s and Tarkovsky’s films, what they have in common is an understanding of the Zone as a domain of deterritorialization and an authentic sphere of possibility – to cross it is to make an internal journey through memory, capable of exposing all its fragility. In Marker’s work, this emerges in the form of an area of confluence and acceptance of all types of materials, where what is under threat in not so much an individual consciousness as the integrity and density of the images and sounds themselves, which in the course of liberation from their original context and referent open up to multiple possibilities of combination and metamorphosis.
Nos activités quotidiennes d’écriture avec les logiciels, nos entreprises d’archivages dans des lieux externalisés, sont plus que jamais des manipulations sur nos mémoires individuelles et collectives qui conditionnent le devenir futur de nos sociétés et de l’espèce humaine. Le numérique offre des ouvertures et des possibilités combinatoires incroyables qui nous donnent l’impression de parvenir de plus en plus à manipuler un matériau qui est notre mémoire même. En même temps, et l’activité parlementaire le montre (DADVSI), le numérique offre autant la possibilité d’un accès immense aux collections et à la possibilité de « re-collection », qu’il permet la mise en place de techniques de contrôle et de restriction de la création et de l’écriture de la mémoire.