Visibles à nous-mêmes

Qu’en est-il alors de ces fictions exprimant régulièrement un pessimisme historique, une vision apocalyptique du monde ? Elles ont un objet invariable, celui-là même qui court avec humour ou lassitude dans les Mémoires d’outre-tombe : le monde, donnant déjà les signes de ce qu’il sera après moi, me serait incompréhensible dès maintenant parce qu’il commence à m’abandonner et que la langue que j’écris en lui commence à devenir indéchiffrable (j’en étais simplement la vie). Témoin, le dernier corbeau qui croassera dans une forêt perdue des restes de langage humain, destinés à personne.

Ces vues d’apocalypse, ces retours d’images platoniciennes (avatar de l’éternelle caverne dans laquelle l’ombre des corps joue de mouvement avec l’ombre de la voix), tout cela n’enregistre rien qu’une prise de conscience d’un changement d’univers.

Car c’est cela que porte le cinéma : nous sommes devenus visibles à nous-mêmes (à travers une fiction) à la faveur d’un changement de l’univers.

in Du monde et du mouvement des images, Jean-Louis Scheffer.

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