Incident

Je parcours la ville à une vitesse modérée, sur mon vélo, me laissant néanmoins le temps de voir des visages, de reconnaitre des images qui sont des visages. Et tout d’un coup, sur un visage, je ne regarde plus que l’oeil, ou plutôt l’absence d’oeil caché derrière une paupière fermée comme cousue. Ayant dépassé la personne, je me rends compte qu’à partir du moment où j’ai commencé à me focaliser sur cette paupière, je n’ai cessé de la regarder, ne voyant plus que cela. Ce qui me retient donc, c’est cet incident, cette disruption soudaine dans mon habitude de projection de ma mémoire sur le flux des informations visuelles qui m’arrivent sur la rétine. Tout d’un coup ma mémoire ne reconnais plus, ne sait plus se projeter, et cessant de laisser passer le flux qui est aussi ma mémoire, je m’arrête et fixe sur ce détail qui tout d’un coup est devenu le tout.
La même chose encore se passait chez un autre ami dont l’oeil figé attirait immanquablement mon regard, ce qui bien entendu me génait dans la mesure où je me disais que cet ami devait se rendre compte de ma fixation. Et à force, et même très vite, j’ai cessé d’y « faire attention », à tel point que réfléchissant après coup, hors de la présence de cet ami, je me suis demandé : ai-je rêvé ce détail ? aurait-il entretemps disparu ? etc. A vrai dire, ce détail est toujours là, mais j’ai absolument cessé de le voir, il a cessé de m’interpeller, et même, si je me concentre sur ce détail, j’essaie de le faire ressortir du visage, je n’y arrive absolument pas. Ma mémoire est arrêtée et ne saura plus rien projeter d’autre.

L’incident, c’est donc le déphasage entre le flux et la mémoire, soit que la mémoire ne soit pas encore « remplie », soit qu’un élément du flux ait été modifié, déplacé. Manque évidemment l’envers de la chose, quand la mémoire ne peut plus rien projeter, parce qu’il y a amnésie (vide de mémoire), ou apathie (plus de projection, seulement réception), ou encore : quand le flux ne présente plus de « disparités »…

Un commentaire sur “Incident”

  1. gregory dit :

    D’où cette étrange et interminable expérience de l’incident informatique quand on écrit un texte, de la disjonction entre la tabula et les data. Il n’y a en cela rien de nouveau, simplement une radicalisation. Voir aussi la Dissemblance informe chez Georges Bataille pour cet oeil troué qui aspire le regard.

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