
Plutôt théoricien, en témoigne sa production importante d’ouvrages philosophiques, Bernard Stiegler a depuis peu lancé l’Institut de Recherche et d’Innovation au Centre Pompidou. Le logiciel « Lignes de temps » présenté sur le site de cet institut se propose de « démocratiser » auprès du grand public la possibilité d’annoter des films. Même si l’idée est louable, et qu’une capture d’écran est bien visible sur ce site, on attend avec impatience le fait de pouvoir tester cet outil qui semble différer assez peu des travaux du studio multisupport qu’il avait plus ou moins dirigé à l’INA, ainsi que d’autres outils tels que le IBM annotation engine dont je parle ailleurs dans ce blog. Au final, que va apporter cet outil? Quel est l’enjeu de l’annotation? Il faut à présent et d’ores et déjà des outils EN LIGNE et non pas des applications « standalone » qui n’apporteront rien. Il faut que les annotations se croisent entre utilisateurs, que se créent des communautés de sens, à l’image des usages autour des tags sur flickr ou sur youtube (avec moins d’acuité). Les notions de « cluster » sur flickr sont par exemple très intéressant. Et à quoi cela sert-il d’annoter un film? Cela sert à proposer une autre lecture de ce film, cela veut donc dire qu’il faut prévoir en premier lieu des approches de lecture/diffusion de film qui intègrent la possibilité d’indexer les films, de conserver des moments pour soi. Et cela veut donc aussi dire que ces outils d’indexation doivent même à terme s’intégrer dans l’approche de consommation de masse des médias, donc dans une approche de haut en bas et non pas l’inverse. C’est la raison pour laquelle, je suis à la fois curieux de voir/savoir ce que cela va donner (mais pourquoi ce logiciel ne peut-il pas déjà être téléchargeable?), mais circonspect sur le résultat dont le résultat risque peut-être d’être trop confidentiel. Nous verrons, l’effet d’annonce s’apparente à celui d’un site web2.0.
Voir aussi, dans le même registre : dialogues, essai d’annotation au MAC/VAL.
La difficulté c’est de vouloir à tout prix réinjecter de l’écriture dans l’image en nommant cela « ligne de temps », comme si ce temps n’était pas un flux mais une ligne seule et unique. De là sans doute la terreur à faire des annotations partagées online, disséminées, cela brisera la ligne de lecture de l’écriture. Bernard Stiegler me semble passer à côté de la question de l’espace, il souhaite à tout prix réinjecter du temps là où les logiques numériques produisent de l’espace pour permettre une libre actualisation temporelle de l’utilisateur. le problème est tout simplement pris de travers.
[...] Repensant au titre (lignes des temps…) ainsi qu’à la forme / au paradigme du logiciel “Lignes des temps“, je me rends compte comme l’approche semble (on ne peut rien dire sans avoir testé le logiciel) déjà dépassée : C’est un logiciel qui offre une vue séquentielle du temps. C’est le même paradigme que celui des séquenceurs sonores, la forme visuelle du logiciel étant également identique : une timeline sur plusieurs couches sur laquelle apparait des motifs correspondant dans le séquenceur son à des patterns sonores et pour le soft d’indexation (ou de montage vidéo, paradigme équivalent puisque l’indexation vidéo est du “démontage”) des séquences correspondant à une continuité physique (le plan) ou sémantique (une séquence sur un sujet particulier, avec un motif visuel particulier, etc.). Tout cela néanmoins ne s’appréhende que dans un temps horizontal, approche séquentielle qui a ses limites car la possibilité d’appréhender le média dans sa profondeur (chose aussi difficile à définir) est rendue impossible. Dans un précédent article, j’avais déroulé ce qui me semblait être une évolution de la musique électronique dans son rapport aux outils utilisés pour la créer. On a notamment vu apparaitre de plus en plus des outils modulaires, indépendants de la timeline du séquenceur, à l’image des outils de type max/msp et pure data, ainsi que les Reaktor et audiomulch. Ces outils manipulent plutôt des intensités, partent de “l’atome” vers la molécule puis vers l’aggrégat principal. En ce sens, les outils de création sonores, qui ont déjà “atomisés” la musique offre déjà une plus grande décomposition que les outils pour la vidéo qui reste encore et finalement trop rudimentaire : le montage séquentiel de montage et la mosaïque de sélection du logiciel de VJing. Faire preuve d’innovation dans l’indexation, c’est proposer de l”écriture instantanée à partir de vidéo, ce n’est pas redécouper un film existant. Il faut de la plastique, de la malléabilité, cette plasticité ne doit pas être seulement horizontale, elle doit l’être en profondeur, elle doit aussi être pseudo-aléatoire. Il faut à un moment donné que cette STRUCTURE de la machine s’efface, il faut qu’apparaisse des surprises, des incidents, des disruptions, des “événements”. Il faut de l’impulsion, des saillies, des MOMENTS qui sortent de la timeline, qui soient de nulle part, pris pourtant dans le flux du déroulement temporel de la timeline, sortis de la ligne des temps. [...]
Je partage la même ambivalence de sentiment : une forte curiosité teintée du pressentiment d’une grosse déception.
Déception augmentée du fait que l’annonce suit un grand vide…pas de téléchargement, pas de démo en ligne et la video du lancement (censée diffusée en ligne et en direct le soir de la présentation) rete introuvable pour l’instant.
Je ne partage pas pour autant l’avis de Grégory, car Stiegler est le premier à dire que le temps c’est de la spatialisation et des dispositifs (techniques). Grégory se construit une image de Stiegler bouc-émissaire et idéalisé sur lequel il aime bien taper avec force.
Mais les remarques de Grégory sont toujours très stimulantes, alors je pardonne volontiers