Repensant au titre (lignes des temps…) ainsi qu’à la forme / au paradigme du logiciel « Lignes des temps« , je me rends compte comme l’approche semble (on ne peut rien dire sans avoir testé le logiciel) déjà dépassée : C’est un logiciel qui offre une vue séquentielle du temps. C’est le même paradigme que celui des séquenceurs sonores, la forme visuelle du logiciel étant également identique : une timeline sur plusieurs couches sur laquelle apparait des motifs correspondant dans le séquenceur son à des patterns sonores et pour le soft d’indexation (ou de montage vidéo, paradigme équivalent puisque l’indexation vidéo est du « démontage ») des séquences correspondant à une continuité physique (le plan) ou sémantique (une séquence sur un sujet particulier, avec un motif visuel particulier, etc.). Tout cela néanmoins ne s’appréhende que dans un temps horizontal, approche séquentielle qui a ses limites car la possibilité d’appréhender le média dans sa profondeur (chose aussi difficile à définir) est rendue impossible. Dans un précédent article, j’avais déroulé ce qui me semblait être une évolution de la musique électronique dans son rapport aux outils utilisés pour la créer. On a notamment vu apparaitre de plus en plus des outils modulaires, indépendants de la timeline du séquenceur, à l’image des outils de type max/msp et pure data, ainsi que les Reaktor et audiomulch. Ces outils manipulent plutôt des intensités, partent de « l’atome » vers la molécule puis vers l’aggrégat principal. En ce sens, les outils de création sonores, qui ont déjà « atomisés » la musique offre déjà une plus grande décomposition que les outils pour la vidéo qui reste encore et finalement trop rudimentaire : le montage séquentiel de montage et la mosaïque de sélection du logiciel de VJing. Faire preuve d’innovation dans l’indexation, c’est proposer de l »écriture instantanée à partir de vidéo, ce n’est pas redécouper un film existant. Il faut de la plastique, de la malléabilité, cette plasticité ne doit pas être seulement horizontale, elle doit l’être en profondeur, elle doit aussi être pseudo-aléatoire. Il faut à un moment donné que cette STRUCTURE de la machine s’efface, il faut qu’apparaisse des surprises, des incidents, des disruptions, des « événements ». Il faut de l’impulsion, des saillies, des MOMENTS qui sortent de la timeline, qui soient de nulle part, pris pourtant dans le flux du déroulement temporel de la timeline, sortis de la ligne des temps.
Dans « Lignes des temps » il y a ce désir (à tout prix) de revenir au temps au moment même où les technologies questionnent l’espace. Ce désir est motivé par une compréhension philosophique qui est problématique chez Bernard Stiegler, l’idée par exemple très criticable que le flux machinique et le flux des consciences sont synchronisés.
Pour simplifier, ces technologies sont construites comme des espaces et la temporalité est le produit de l’utilisateur dans un temps donné d’utilisation. Si dans le cinéma classique le temps est bien dans le flux machinique, dans le numérique le temps (avec toute l’herméneutique qui va avec) est dans l’utilisateur. Ce changement radical de paradigme devrait mener, à la suite de Lev Manovich dans Language of new medias, à penser les systèmes d’annotation vidéographiques comme spatialisation des données et non comme chronologisation du flux visuel.
Après être agent culturel, essayiste politique, Bernard Stiegler devient concepteur de logiciels… avec une complète ignorance des très nombreuses recherches déjà réalisées ces dernières années. On se demande bien quel « peuple » va utiliser un tel logiciel qui n’est, somme toute, qu’un simple sous-titrage. La profondeur dont tu parles c’est la spatialisation me semble-t-il.
je réfute l’utilisation du terme espace, je parlerais plus de « spatialisation du temps » dans le sens seulement ou l’espace s’appréhende plus facilement que le temps. On peut parcourir l’espace (avec les engins mobiles développés depuis plusieurs siècles), abolir l’espace par certains aspects (joindre quelqu’un n’importe où, où qu’il soit), mais on peut encore difficilement appréhender le temps de cette manière : c’est le vieux drame de l’être humain. L’annotation des données n’est pas spatialisation des données, il ne s’agit pas d’espace, mais de calcul : un espace ou un temps calculé. Ce qui est au coeur de ces nouvelles approches est une approche computationnelle : je ne peux pas appréhender la totalité des chemins d’une « fiction narrative » comme sur terre, car cet espace n’existe pas, il existe seulement un calcul : « sur terre » est un espace programmatique, « sur terre » est un calcul. On pourrait meme dire que « sur terre » est une hypothèse, on serait toujours dans les mathématiques. Car en fait, il y a un tricheur, ou un menteur : celui qui a conçu « sur terre »… car cette fiction n’est pas qu’aléatoire, elle contient des règles, des inférences, une heuristique, etc. des éléments de calcul et non pas d’espace : une oeuvre donc qui se constitue avec, grace à la numérisation, un matériau temps et espace qui devient malléable comme un matériau quelconque (voir l’apport apportant qu’à constitué n4 0 de netochka nezvanova par exemple : tout est DATA). L’ère des datas n’est pas l’ère de l’espace, ni celle du temps.
J’avoue avoir un petit doute sur la définition que nous avons l’un et l’autre de l’espace. Je n’entend pas par « espace » une donnée en soi du monde, mais une condition de la perception, une structure si tu veux. L’espace n’est à mon sens que spatialisation, tout comme le temps n’est pas, il est temporalisation. Je ne vois donc aucune contradiction entre spatialisation et mathématisation, bien au contraire. Historiquement la mathésis s’est justement développée au regard de ces questions de distance, de territoire, etc. Par contre, ce en quoi tu as raison c’est que les espaces développés sont d’une nature particulière. Il s’agit bien d’espaces (liens, distances, espacements, etc.) mais ils ont effectivement des différences avec ceux que nous connaissions jusquà présent qu’il serait vraiment trop long ici de développer.
Pour ne prendre qu’un seul exemple: indépendance de la position absolue et de la relation d’un objet à un autre (cf Revenances par exemple). Ou encore: la durée de vie d’un jeu est la durée qu’on met à le parcourir.
Cette question de dialectique temps/espace me tient à coeur car je crois que c’est un modèle (forcément réducteur) pour approcher l’évolution entre le cinéma (le temps machinique 24 images par seconde) et le numérique (le temps est actualisé par l’interacteur, beurk quel moche mot!). En ce sens je pense que l’analyse que propose Lev Manovich dans Language of new medias est juste (à quelques ajustements près). L’espace c’est une possibilité de temps, c’est-à-dire de distance.
Oui, ok, non pas espace, mais surface/distance/parcours/couche/strate, des choses qui se représentent plus facilement que le temps qui pour se représenter doit se dérouler, donc empêche sa représentation « instantanée ». D’où aussi à mon sens, cette omniprésence de l’image mosaïque qui essaie de représenter à plat, sur une surface, une totalité de temps (le déroulement d’un film par exemple) (travail de brandan dawes). Lev Manovich ne parle-t-il pas plus du paradigme de la base de données que de celui de l’espace? Il faudrait alors revenir sur ce qu’est une base de données et les dimensions qu’elle offre.