C’est en faisant l’acquisition récemment d’un appareil photo SMENA 8M, que je me suis rendu compte d’une forme d’usure qui s’était opéré chez moi dans le rapport à l’acte photographique. Les appareils photo LOMO sont bien entendu reconnus pour leur faculté à « rater » les photographies, et lorsqu’elles sont « réussies », à offrir des images qui renvoient notamment aux images de Super8 (piqué, colorimétrie, etc.). L’appareil numérique « use » l’image, la possibilité de capturer l’image indépendamment de ce qui est vu. L’appareil photo numérique « empêche » de rater une photo, empêche de poser le hasard et la chance de fabriquer une image. On ne fait que capturer le flux, mais on ne sort pas l’image du flux, le flux étant considéré ici comme « ce qui est là » sous mes yeux. Il n’y a plus dans ma capture l’invention d’un temps hors de la capture (ou même un temps autre de la capture), car mon petit écran LCD me montre bien qu’il ne fait que faire un arrêt sur une image qui déroule « en permanence ». C’est un peu compliqué à exprimer dans le sens où la photo a toujours été considérée comme un arrêt sur image, justement. Mais si maintenant il n’y a plus que des images (les images à prendre étant déjà toutes là, toutes capturées, comme le montre l’abondance des « propositions » sur le répertoire flickr) alors on ne peut plus faire d’arrêt sur image. Le fait de revenir donc sur une technique de captation analogique (la photographie argentique), de surcroît en y intégrant d’emblée la possibilité de l’erreur, de l’échec, constitue donc seulement, la possibilité d’un retour à l’image qui serait seul, un incident. C’est un peu comme si il fallait réussir de nouveau à tout désapprendre. Il me semble que Jean Baudrillard dans son activité de photographe, et dans la réflexion sur son activité de photographe, cherchait cela. Une image. Un point de rupture, une faille temporelle qui ne se situe pas dans un temps parralèle à la prise de vue, ni perpendiculaire d’ailleurs, même pas une disruption, plutôt un « saut », vers quelque chose d’autre, une perte d’attention, une micro amnésie.
