Je suis allé à Natzweiler. On m’avait dit que tout était reconstitué, mais je ne connaissais personne qui « y » était allé, personne ne m’avait fait de récit. J’avais bien vu des brochures, je savais qu’il y avait un tourisme du souvenir, mais jamais je ne m’étais décidé à y aller, parce que je pensais qu’ »il n »y avait rien à voir ». Pourquoi donc ce colportage sur la reconstitution alors que tout est presque « d’époque » ? Etrange force du lieu et du « concept ».

J’aime beaucoup ce que « disent » les « réseaux » de livre que l’on lit, les embranchements qui se créent dans nos lectures, comme à notre insu. Qu’est ce qui fait qu’à un moment on lise tel ou tel livre, ou tel autre ? Qu’est ce qui fait que tout d’un coup un ensemble de livres lus « convergent » comme mus par une pression inconsciente. Pour mémoire, je me souviens avoir dévoré Alfred Kubin, Gustav Meyrinck, Ernst Junger et Bruno Schultz au même moment, et je me suis rendu compte plus tard qu’un lien évident liait ces personnages. Fascinant.

Christophe m’avait donc tendu « Traité de savoir survivre par temps obscur » de Philippe Val. Je ne savais pas trop quoi attendre du journaliste. Et voilà que celui-ci déroule une dialectique de l’espèce, de la pression et « poussée » de l’espèce. Il développe la théorie selon laquelle l’avènement de l’espèce humaine (je dis bien espèce et non pas civilisation) est la figure du camp, de l’internement.
Je suis allé à Natzweiler et j’ai conservé tout le temps mes mains dans le dos. Quelle posture donc ces mains voulaient-elles bien inventer dans ce lieu moderne, contemporain ou même presque « futuriste ». Le camp de Natzweiller s’embrasse totalement du regard. Les plans de son tracé dessinent une forme géométrique et mathématique abstraites : nous sommes dans l’univers de la formalisation, de l’abstraction, des statistiques, de la modélisation, des statistiques. Les casernes ont disparues mais les emplacement laissées vides les montrent tout aussi bien. Ce qui marque c’est une perfection du tracé, je dis perfection parce tout ici est rationalisé. On voit bien que rien est laissé au hasard. Parcourant plus tard le parcours professionnel des SS, je pense à un plan de carrière d’un cadre supérieur contemporain. Lorsque la guide raconte que des projecteurs éclairent toute la nuit le camp, je pense alors à la télévision qui éclaire nos jours et nos nuits. Quand j’entends la « caractérisation » de ce camp : un camp d’extermination par le travail, je pense au slogan politique contemporain qui a fait élire notre actuel président. Je me dis que tout ici est furieusement contemporain, que c’est un concept parce que tout cela me fait penser à une préfiguration, à « ce qui arrive ».
J’ai mon appareil photographique avec moi mais je ne sais pas quelle image je peux « inventer » de ce lieu. Je reste pourtant marqué par ce détail, ces quatres éléments métalliques incurvés en forme de crochet qui servirent aux pendaisons expéditives.

Sortant du musée du camp, je pense à cet(te) artiste du net qui reste pour moi l’une des références importantes du net art, Netochka Nezvanova, NN, Nacht und Nebel, et je pense aussi à Grégory, à des obsessions qui traversent son travail et surtout je pense au titre du travail que nous faisons ensemble : « Le registre« , comme tous ces registres fascinant de rationalisation qui parcourent inlassablement le musée. Il faut que je finisse ce travail, que je finalise le code permettant de générer les infos de twitter pour faire sortir aussi ces personnes du camp dans lequel ils s’internent. Mais en ce moment, je manque un peu d’énergie. Je viens de faire la rencontre d’une petite Milena qui m’intime d’inventer d’autres couleurs à appliquer sur le monochrome des cendres et c’est un vrai devoir que d’inventer la couleur.
