C’est dans les livres de Bernard Stiegler que revient souvent le motif d’une externalisation de la mémoire. Le fait n’est pas nouveau et a été énoncé par Vannevar Bush dans son désormais fameux article As we may think en 1945. Jour après jour ce processus s’empare de nous et nous défait de certaines habitudes qui bientôt vont être oubliées, justement par le fait qu’elles ne feront plus partie de la mémoire de nos corps et nos pratiques. La fois où j’ai le plus fortement ressenti cela a été la fois où j’ai eu à conduire une voiture munie d’un navigateur GPS pour me rendre dans un endroit que je ne connaissais pas : j’ai essayé un temps de faire fonctionner en parrallèle ma capacité de « réflexion » et d’orientation, et en même de suivre les consignes de la machine. Très vite, devant le conflit insoluble rencontré, j’ai renoncé à réfléchir à mon chemin et me suis laisser guider. J’ai « laché prise ». Hier soir, je discutais avec un ami allemand qui m’a dit la chose suivante : « we are no more thinking, just googling ». C’est vrai, le réflexe est facile : plutôt que d’enregistrer dans ma mémoire les éléments de base pour ma réflexion, je préfère bien souvent aller rapidement « chercher » la chose toute faite dans le résultat d’une recherche internet. Ce mouvement de « recherche » prendra surement dans une forme amplifiée, la place d’activité jusque là de « réflexion », de pensée. Et l’on voit bien alors qu’au delà du mouvement de dépossession à l’oeuvre, il y a parrallèlement un mouvement qui confère à une autorité externe, ici Google, le travail de pensée à ma place. On se souvient alors du motif du « supercomputer » tel qu’il apparait dans de nombreux films et romans de Science-Fiction, à son devenir « esprit ». Je pense par exemple à Schalmanezer dans « Tous à Zanzibar », ou alors cet ordinateur qui cherche à s’incarner dans « Demon Seed » (Génération Proteus).