L’ipad et le réajustement du paradigme informatique

A l’issue de l’annonce du dernier produit de la société Apple, j’ai été surpris par son accueil, pour le moins reservé, par d’une part, la grande majorité des internautes, et d’autre part par la presse informatique. Globalement cet outil n’était qu’un lecteur multimédia tactile, juste plus grand que les pionniers iPod touch et iPhone.

De mon point vue, au contraire, l’arrivée de l’ipad marque une date dans l’histoire de l’informatique, ou plutôt un embranchement de sortie d’une histoire qui ne devait pas avoir lieu. L’ipad marque la redéfinition du paradigme informatique. Et c’est pour cette raison précise que ce produit a été si mal compris : Steve jobs invente le paradigme de l’informatique en 1984 en introduisant l’ordinateur domestique, puis 26 ans plus tard il défait ce paradigme, hérité de l’histoire de l’informatique, et tout le monde est soudain perdu.

Depuis des années, m’entretenant avec des proches moins au fait de l’informatique que moi, je ne cesse de leur dire que leur difficulté face a l’ordinateur est liée au fait que l’ordinateur est un outil qui, en la forme qui leur est présentée, et est a présent plus ou moins admise par les millions d’utilisateurs d’ordinateur, est « barbare ». Cet instrument est barbare, et en ce sens « étranger », par le fait qu’il constitue un outil spécifique a une population donnée (les informaticiens) qui s’est imposé a une majorité « en l’état » : impliquant une posture assise de dactylo, muni d’un clavier et d’un périphérique de visualisation.

On doit apprendre la logique de cette machine, accepter ses erreurs (tiens, tiens), intérioriser sa logique de fonctionnement. Le fait est que l’ordinateur a été fait par des informaticiens pour des informaticiens. Des centres de calcul des chercheurs, il a ensuite rejoint le bureau de l’operatrice. Son apparition ensuite, beaucoup plus tard sur le bureau de l’exécutif, est en soi même une étrangeté : comment comprendre le fait qu’un raccourci puisse exister entre la fonction de l’executante de saisie et du donneur d’ordre ? Comme dans Métropolis, ce dernier a besoin de visualiser les tableaux de bord en tant réel : l’outil d’écriture et de lecture est alors un seul et même outil.

La fusion structurelle de l’appareil a compiler et de l’appareil à exécuter a fait que dans les débuts de l’informatique domestique, il fallait le plus souvent saisir soi-même les programmes au clavier avant de les exécuter. C’est la raison pour laquelle toute une génération d’informaticien s’est formée toute seule, de manière autodidacte, car bien souvent avant d’utiliser un programme, il fallait le « faire fonctionner ». C’est cet état de fait, très positif d’une part ( toute une génération formée au « learning by doing ») et très négatif d’autre part (des outils qui ne souvent pas pensés pour les utilisateurs finaux qui sont non informaticiens) qui a mené a des commentaires lus sur des blogs du type de : »[parlant de l’ipad] il est hors de question que je mette entre les mains de mon enfant, un ordinateur qu’il ne pourra pas programmer ».

Le fait est que l’ipad n’est pas un ordinateur, même s’il dispose de capacité de traitement informatique. Les utilisateurs habitués au paradigme de l’ordinateur individuel ont face a eux un outil qu’ils ne comprennent pas, car leur repères sont inopérants. Ils ont oublié que le vieux macintosh de 1984 a traversé les âges, et est encore probablement utilisé encore parce que son écran est au format vertical : pourquoi donc personne n’a jamais mis en cause cet ordre établi qui impliquait de disposer d’un format d’écran horizontal ?

La masse des commentaires sur le web indiquent bien que l’ipad induit un réajustement du paradigme informatique, que les repères traditionnels reposant sur la nature et les performances des composants matériels, la surenchère de l’équipement pour des usages souvent anecdotiques ou inexistants, ne trouvent pas à s’appliquer à l’ipad. En effet, l’objectif n’est pas ici l’outil, mais la fonction, et le plus souvent une seule fonction, une seule tâche à la fois. Il est vrai qu’à part leatherman et victorinox, les outils multifonctions n’existent que de manière anecdotique sur les catalogues cheap des discounter technologiques. Lorsque je visse une vis, j’utilise une visseuse, et lorsque je pointe une pointe, j’utilise un marteau. Il faudra apprendre à remettre l’ordinateur au rebus et considérer ce qu’il a été : une étrangeté.

11 réflexions au sujet de « L’ipad et le réajustement du paradigme informatique »

  1. On aurait pu attendre que la pratique de l’ordinateur se développe au rythme où elle se développe. Mais l’iPad va certainement ouvrir la voie à beaucoup plus de personnes qui n’aurait pas pu accéder à la « machine ordinateur ».

    Je crois qu’il faut distinguer l' »outil » de la « machine ». Ce que fait l’iPad c’est qu’il fait passer l’informatique de la machine à l’outil, même si çà reste quand même une « machine-outil ».

    La « magie Apple » est peut-être là : nous proposer des machines qui nous apparaissent comme des outils.

    Merci pour ce billet stimulant Claude.

  2. Comme Apple, Archos, Asus (bah ouais faudrait quand même pas nous faire croire qu’Apple invente ce paradigme non plus …), t’enfonce une porte déjà laaaaaaaaaaargement ouverte et t’empreinte un sacré gros boulevard quand même …

    Aujourd’hui plus personne n’a de station de travail à la maison. Les gens ont un ordinateur portable, voire parfois même juste avec un netbook. Ils utilisent des OS simplifiés, etc.
    Même au bureau la station de travail disparait extrêmement vite.

    Les fabriquant de tablette de tablette comme Notion Ink, Archos, …, et maintenant Apple ne font que créer une gamme de salon aux netbooks. Le paradigme que tu décrit a d’abord été compris par Asus qui a fait un véritable raz-de-marée en terme de ventes (5 millions en quelques mois alors que dans de nombreux pays comme la France on leur a mis des bâtons dans les jambes en refourguant des abonnements Clef 3G obligatoirement avec).

    C’était il y a 2 ans.

  3. Bravo. Il s’agit là d’un excellente article. Il m’a fallu plusieurs jours à l’annonce de sa sortie, avant de comprendre que l’iPad était vraiment quelque chose d’important. Son arrivée datera certainement quelque chose et dépassera largement son succès commercial quel qu’il soit.
    Y compris pour les informaticiens, dont je suis, je crois qu’il les obligent à se réinventer. La dernière grande étape marquante fût sans doute l’introduction des interfaces graphiques, qui obligeât la profession à revoir leur façon de programmer et de communiquer avec les utilisateurs. Aujourd’hui, l’introduction de gestuelles marque me semble t-il une nouvelle évolution, un pas avant ou une marche supplémentaire. Tout est à inventer! Au grand bénéfice des utilisateurs!

  4. Merci [crovax] de votre remarque, mais il me semble que vous n’avez pas perçu le sens de cet article. Rarement Apple n’a été précuseur sur une technologie, c’est certain. Et ce n’est pas cela qui m’intéresse non plus. Les technologies suivent un ordre. On voit bien que Asus a été précurseur de quelque chose avec le netbook, tout comme archos l’a fait avec le lecteur MP3 par exemple, bien avant le ipod. Mais pour moi, le Ipad me fait penser au concept de Firefox il y a plus de 10 ans : un container d’applications. Nous oublirons jusqu’à la matérialité de la tablette ipad : c’est ce qu’il permet qui compte. Il vous faudrait lire les « design guidelines » du SDK pour comprendre que même les interfaces graphiques sont contraintes : pas de sous-menus, de clic droit, etc. comme dans les netbooks qui sont encore dans le paradigme du PC. La perception de l’outil va vraiment changer. le Ipad est l’un des premiers outil grand public à s’extirper du paradigme informatique représenté par le PC. C’est un fait.

  5. l’ipad est une rupture parce qu’il jette par la fenêtre 20 ans d’abstraction qui n’amuse que les techniciens et technophiles :

    – gestion de fenêtre
    – gestion de fichiers
    – boot, etc
    – plugins, greffons et joies de la gestion des gestionnaires de ges.. heu d’imprimantes, cartes sons, bidules etc

    L’ordinateur individuel a muté en une espèce de monstre qui se maintient pour lui même.

    La plupart des gens sains d’esprit ne veulent pas un « ordinateur », ils veulent un outil pour leur musique, ils veulent parler à leurs amis, ils veulent faire des films des vacances de leurs enfants. Professionnellement ils veulent gérer leurs comptes, les projets et modéliser des molécules de médicaments.

    Or, le « pc » ou « ordinateur individuel » n’est pas pensé pour eux. Il est pensé comme machine programmable avec des concepts abscons (base de registre, bios, système de fichier avec ses racines) qu’il faut absolument apprendre, d’une manière ou d’une autre, pour pouvoir travailler avec.

    L’ordinateur individuel aurait du être la brique avec laquelle créer des outils, mais l’industrie a abandonné ce chantier.


    vient donc l’ipad.

    Il est difficile de résumer tout ce que l’ipad a supprimé du mac pour être aussi direct. Apple a redéfini 20 ans de grammaire d’interface et d’attente dans ses documentations sur la création de logiciels ipads.

    Fi des barres de défilement, point d’icônes de Disques, pas de setup.exe, pas d’interface SATA ni PCI (qui soient visibles), pas de gestionnaire de tâches, etc.

    Si vous ne voyez que la forme (un écran sans souris, tout plat), alors vous ne comprendrez pas l’ipad. parce que cette forme fut montrée et désirée par Microsoft (Bill Gates, + exactement) dés 2000 et mis en forme par différents constructeurs pour y faire fonctionner dedans WINDOWS (tel quel, directement pris du PC, avec le doigt comme souris).

    Or ce n’est pas ça qu’est l’ipad.

    L’ipad est l’expression la plus directe et épurée d’une Application Logicielle sur un écran.

    Tenir un ipad, c’est tenir l’Application en cours et rien d’autre. L’ipad devient, selon votre besoin, soit un tableur, soit un traitement de texte, soit un forum de discussion soit un arbre généalogique.

    Cela est nouveau en informatique usuelle et grand public. Le plus proche serait la gameboy si ses boutons et croix de directions pouvaient changer selon le jeu chargé.


    Le plus grand réajustement de « paradigme informatique » qu’introduit l’ipad est logiciel.

    Ne pas oublier qu’Apple est avant tout une entreprise d’informaticiens qui savent que pour faire de bons logiciels il faut faire soit même la machine.

    « People who are really serious about software should make their own hardware » (Alan Kay).

  6. Merci de votre commentaire qui poursuit tout a fait cette idée de la rupture que peu de personne ont bien voulu comprendre au moment de la sortie de cet appareil. Votre réflexion sur le hardware demanderait a être poursuivie : d’autres exemples ?

  7. Je ne peux m’empêcher de me demander dans quelle mesure on ne construit pas certains paradigmes par le biais de prophéties autoréalisatrices ? Suffirait-il de dire qu’il s’agit là d’un changement de paradigme pour que cela le soit ? Combien de nouveaux paradigmes potentiels n’ont pas été reconnus comme tels simplement parce qu’ils n’étaient pas populaires par une partie des professionnels ou de la population, et combien de nouveaux paradigmes officiels ont été sacralisés « paradigmes » pour d’autres raisons que le degré de changement et d’adaptation au nouveau contexte dudit produit ?

    Je ne suis pas persuadé que l’iPad représente un nouveau paradigme informatique. L’iPhone ? ça ne fait pas le moindre doute. (http://acidebase.kegtux.org/Smartphones-le-nouveau-paradigme) Mais je ne suis pas tout-à-fait prêt à accorder le statut de nouveau paradigme à l’iPad simplement parce que ça vient d’Apple et parce que c’est ce que souhaite Steve Jobs (lui utilise plutôt le terme « révolution » :)). Attention à ne pas intellectualiser un langage marketing pour le rendre plus acceptable (« révolution » => « paradigme »). Pour moi, l’iPad ne pourra être reconnu comme nouveau paradigme que lorsqu’il aura réellement renversé le « précédent », à savoir le paradigme du PC (et ça, ce n’est pas ce que voulait SJ… lui, il voyait l’iPad entre le PC et le smartphone, et nom à la place de l’un ou de l’autre). Le jour où nous verrons des tablettes construites selon une logique similaire à l’iPad remplacer massivement les PC (j’ai bien dit « massivement ») et que les tablettes seront autre chose qu’un cadeau fait par les constructeurs informatiques à l’achat d’un nouveau PC, alors oui, on pourra parler de nouveau paradigme, et même de « révolution paradigmatique » (pour reprendre une expression de Kuhn si mes souvenirs sont bons).

    A l’heure actuelle, c’est plutôt mal barré : l’énorme majorité des acheteurs *actuels* de tablettes sont déjà des fans de la Pomme croquée, et non l’utilisateur lambda… (http://acidebase.kegtux.org/L-iPad-pour-les-Appliens)

    L’avenir nous le dira. Mais pour le moment, il est bien trop tôt pour parler de nouveau paradigme.

  8. Vous avez tout à fait raison. A ce jour, on ne peut rien prédire sur l’avenir des tablettes, même si on préssent évidemment un chemin. Il n’y a pas eu le remplacement des PC encore, en 6 mois c’est un peu juste. Il faudra évidemment du temps. De même, il est également vrai que le risque de la nouveauté d’un nouvel outil, qui doit donc trouver son positionnement, est clairement atténué par le fait que Apple est une machine de guerre au niveau marketing, et que beaucoup de ses fans assurent à priori un niveau de vente satisfaisant dès le départ. Le billet initial était par contre plus un constat sur le fait que la réception de ce nouvel outil était souvent complètement conditionnée par des comparatifs hardware et fonctionnels renvoyant au PC. Il me parait évident que les netbooks, le smartphone et maintenant les tablettes induisent un changement complet de perception sur le computing en général, et cela n’était pas arrivé depuis longtemps, globalement depuis l’émergence des PC.,

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