Les machines éthérées

2010 aura été l’année du Cloud computing, l’année où les gros constructeurs parlèrent du « cloud » à la télévision aux heures de grande audience. Malgré tout, les éléments qui constituent ce que les différents acteurs à présent s’accordent à définir comme cloud computing, sont déjà en définition depuis de nombreuses années. Pour moi, le cloud computing, c’est la création « d’automates » : des machines que l’on ne voit pas et qui fonctionnent tout seul. Il n’y a plus qu’un guichet (la page web ou l’on « s’enregistre ») et puis derrière il y a un service délivré. Ce qui est très pratique pour celui qui conçoit cette « machine autonome », c’est qu’une fois que la machine est correctement réglée, elle peut devenir aussi facilement une machine à fabriquer de l’argent tout seul. On comprend alors l’engouement financier pour cette évolution du computing : fabriquer des machines à fabriquer de l’argent « automatiquement » (c’est bien entendu une vision idéale). La notion d’automate se retrouve dans plusieurs aspects du cloud computing : la dimension « scalable » des systèmes qui s’adaptent à la demande des utilisateurs (on provisionne plus ou moins d’unité CPU ou de mémoire en fonction des pics de demande), l’aspect bloc/boite que l’on retrouve avec des services souvent réduits à une seule et simple fonction, élémentaire, atomique, qui peut être sollicitée par une interface de programmation (API). On n’a donc plus à faire à un logiciel, on a à faire à une machine élémentaire qui fait une action. On aura alors tendance à relier cette machine à d’autres machines par le biais de ces mêmes API, et on obtiendra donc la mise en oeuvre du « mashup » qu’on trouvait avant dans la musique : construire une solution informatique globale dans quelques années sera du mix, et les architectes logiciels les équivalents des DJs.
Finalement donc, on se rend compte que l’implicite « éthéré » de la métaphore du nuage est l’inverse des faits : les ingénieurs informatiques contemporains se comportent en mécano, au même titre que les ingénieurs du 19e siècle lors de la première révolution industrielles. Il est d’ailleurs notable que le cloud computing est ce qui fait rentrer l’informatique dans une nouvelle sphère dont elle était plutôt absent jusqu’ici, à savoir l’industrie lourde (les immenses datacenters et leurs approvisionnements énergétiques)

Si maintenant on se penche sur les mécanismes mis en oeuvre de manière systématique dans l’architecture des différents couches du cloud computing (Infrastructure As A Service, Platform As A Service, Software As A Service), on se rend compte une fois encore que nous sommes revenus à des termes très élémentaires de la machine et de l’ordinateur tel qu’il nous est apparu auprès du grand public dans le début des années 1980 : Les entrées/sorties (I/O) des API, les mécanismes de queues de traitement et les caches associés (Queue and Cache), les approches parrallèles. On constate d’ailleurs que la complexité est l’ennemi du cloud en général : pas de services compliquées, pas de technologies compliquées : de l’élémentaire. On pourra prendre pour exemple l’évolution de deux technologies : le serveur web et la base de données. Pour le serveur Web, APACHE qui était la solution très souvent privilégiée voit maintenant apparaitre pléthore de serveur web élémentaire à qui l’on demande de rendre un service élémentaire : répondre à une requête GET. De même pour les bases de données, les base de données SQL sont de plus en plus délaissées au profit de base qui justement se définissent par opposition en NoSQL (couchDB, mongoDB, redis, Cassandra, etc.). Même XML se voit délaissé au profit de JSON.
C’est comme si finalement, face à la dimension vertigineuse de la grande construction à l’oeuvre dans le cloud, tout le monde se donnait le mot pour alléger au maximum chaque brique de la « grande » construction.

Le cloud opère donc une fois encore comme un dévoilement : Si du côté de l’utilisateur final, on essaie d’abstraire de plus en plus le fournisseur de service et le service lui-même (ça se passe dans les nuages donc c’est quelque part complètement magique), du côté des personnes qui implémentent ces solutions on constate la nécessité de simplifier les approches informatiques, de revenir à une approche de la « machine » très rudimentaire, mais aussi très pragmatique et matérielle !

Le cloud computing est donc l’illustration, une fois encore, du devenir machine de toute chose, à l’image de ce plan fascinant du film Koyaanisqatsi, lorsque les flux lumineux de la ville vus de très haut donnaient l’impression de voir un gigantesque circuit imprimé.

En y regardant de près, tout ce qui se voudrait transparent, « virtuel », se voit toujours marqué d’une profonde et inconditionnelle matérialité.

Voir aussi :
l’article de Bruno Latour sur l’erreur majeure d’interpretation sur la virtualisation du monde
le dévoilement du motif de la partition électronique
‘industrie lourde du cloud computing

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *