Archive pour la catégorie ‘memoire’

Incident

Jeudi 7 décembre 2006

Je parcours la ville à une vitesse modérée, sur mon vélo, me laissant néanmoins le temps de voir des visages, de reconnaitre des images qui sont des visages. Et tout d’un coup, sur un visage, je ne regarde plus que l’oeil, ou plutôt l’absence d’oeil caché derrière une paupière fermée comme cousue. Ayant dépassé la personne, je me rends compte qu’à partir du moment où j’ai commencé à me focaliser sur cette paupière, je n’ai cessé de la regarder, ne voyant plus que cela. Ce qui me retient donc, c’est cet incident, cette disruption soudaine dans mon habitude de projection de ma mémoire sur le flux des informations visuelles qui m’arrivent sur la rétine. Tout d’un coup ma mémoire ne reconnais plus, ne sait plus se projeter, et cessant de laisser passer le flux qui est aussi ma mémoire, je m’arrête et fixe sur ce détail qui tout d’un coup est devenu le tout.
La même chose encore se passait chez un autre ami dont l’oeil figé attirait immanquablement mon regard, ce qui bien entendu me génait dans la mesure où je me disais que cet ami devait se rendre compte de ma fixation. Et à force, et même très vite, j’ai cessé d’y “faire attention”, à tel point que réfléchissant après coup, hors de la présence de cet ami, je me suis demandé : ai-je rêvé ce détail ? aurait-il entretemps disparu ? etc. A vrai dire, ce détail est toujours là, mais j’ai absolument cessé de le voir, il a cessé de m’interpeller, et même, si je me concentre sur ce détail, j’essaie de le faire ressortir du visage, je n’y arrive absolument pas. Ma mémoire est arrêtée et ne saura plus rien projeter d’autre.

L’incident, c’est donc le déphasage entre le flux et la mémoire, soit que la mémoire ne soit pas encore “remplie”, soit qu’un élément du flux ait été modifié, déplacé. Manque évidemment l’envers de la chose, quand la mémoire ne peut plus rien projeter, parce qu’il y a amnésie (vide de mémoire), ou apathie (plus de projection, seulement réception), ou encore : quand le flux ne présente plus de “disparités”…

Le noir entre les images

Mercredi 16 août 2006

Un spectre dans un crane vide

Samedi 18 mars 2006

sans soleil
(vidéo – format MPEG1)

En relisant ma note sur le nouveau service de stockage de Amazon, j’ai pensé que les mécanismes de stockage massif et externalisé de la mémoire était désormais lancés. Cela m’a fait pensé, sans transition à un film d’animation “Ghost In The Shell“, que je considère comme l’une des explorations les plus poussées sur un devenir de l’homme, de son corps, de sa mémoire et de son âme. Dans ce film, les choses sont parfois un peu brouillées, mais on mesure bien qu’une sorte d’esprit s’est créé dans le “réseau” en cannibalisant les esprits humains connectés à ce réseau, et souhaite s’incarner. C’est exactement le même principe que celui d’un film de science-fiction assez méconnu mais intéressant par bien des aspects, Génération Proteus, vu il y a plus de 10 ans, et redécouvert il y a peu dans le rayon “films d’horreur” du videoclub de la station service Elf à la sortie de Sélestat. Dans Génération Proteus, daté de 1977, un super-ordinateur doté de performances “sur-humaines” séquestre la femme de son concepteur et la féconde. Par ce biais, il parvient à s’incarner. Dans Ghost In The Shell, on retrouve encore donc cette histoire d’incarnation, mais il y a d’autres éléments intéressants comme la notion de “hack” d’ame. Qu’est ce que se faire hacker son ame (j’utilise le terme hack justement car je n’aurais pas d’autres termes possibles qui puisse expliquer ce mécanisme)? Que se passe-t-il quand tous nos souvenirs, toute notre mémoire est externalisée? quand ce qui construit ce que je sens, ressens et pense, repose sur une mémoire qui n’est plus interiorisée, donc inaliénable, inviolable, mais externalisée? Que se passe-t-il donc quand le socle de mes perceptions n’est plus en moi mais TOTALEMENT en dehors de moi. Cette éventualité, oui je dis bien éventualité est effleurée seulement par les plus grands penseurs de la mémoire, et notamment Chris Marker. Chris Marker a pensé la mémoire comme peu d’autre l’ont fait, et il a pensé ce matériau, cette “zone“, par le biais du matériau filmique et aussi vocal (puisque ses films sont souvent aussi un récit d’un narrateur, comme lorsque je m’entends intérieurement lire un livre). Bien entendu, la jetée, le plus connu des films de Chris Marker, marque par sa force de manipulation des parallèles temporels de la mémoire, mais c’est plus encore Sans Soleil qui tente de chercher et fixer le matériau constituant de la mémoire : ce visage “digitalisé” qui revient et ce regard qui “reste” après avoir traversé les circuits du synthétiseur électronique (qui porte bien son nom : EMS spectre). Quand je parle de la fixation de la mémoire, je ne parle pas tant de souvenir que de densité, capacité à résister aux “assauts” des stimulis extérieurs. Il me semble que Chris Marker est (et je le suis aussi) hanté par la disparition de la mémoire. Le héros de La Jetée est le seul, par son souvenir encore REACTIVABLE, qui puisse sortir les hommes des profondeurs de leur présent clos.

Cette hantise apparait aussi dans le travail de Bernard Stiegler, mais sans la nommer, il tourne autour et montre ses répercussions dans de multiples domaines. Si la technique constitue notre mémoire inorganique, c’est bien elle qui nous permet de réactiver notre mémoire humaine. Quand celle-ci ne nous imprime que des formes nous enfermant dans un présent infini où la possibilité de se construire une individualité, une spécificité d’invidu, par un assemblage particulier de collection (appelé mémoire) a disparu, alors petit à petit diminue la possibilité d’une individuation.

Dans un CD audio (sul, dedicated to chris marker), j’ai trouvé ceci :

[...]But what is actually the Zone for Marker?

In Sans Soleil it designates the uncertain space where images are transformed in Hayao Yamaneko’s video synthesizer, in an explicit hommage to Tarkovsky’s Stalker (1979). Yet, this reference needs perhaps to be complemented with another one to Cocteau’s Orphée (1949), to which Marker reacted enthusiastically at the time, in order to try to understand what it really means in the context of the evolution of his work.

In French, the word zone appears to encompass both the general idea of given space, as well as the more specific meaning of an abandoned urban area where the waste products mount up. Moreover, the ruins that constitute the Zone in Orphée, and which made such an impression on Marker, are above all the leftovers of the destruction of memory, in the same way that space appears mainly as a paradoxical figure of time, in the form of an abolished instance. To pass through space implies an always different confrontation between the one undertaking the journey and his own personal history.

In face of this space outside any dimension of time, anchored therefore in a pure and eternal present from which any type of recollection tends to be gradually eradicated, the Zone in Stalker, with its many obstacles and traps at each moment dependent on whatever is going through the mind of those moving within it, and its impenetrable “room of desires”, constitutes above all an imponderable space, endowed with complex properties and in constant mutation, the storehouse of all collective memory that nobody wants, which far from vanishing, seeks to fix itself in those passing through it.

Far beyond the differences between Cocteau’s and Tarkovsky’s films, what they have in common is an understanding of the Zone as a domain of deterritorialization and an authentic sphere of possibility – to cross it is to make an internal journey through memory, capable of exposing all its fragility. In Marker’s work, this emerges in the form of an area of confluence and acceptance of all types of materials, where what is under threat in not so much an individual consciousness as the integrity and density of the images and sounds themselves, which in the course of liberation from their original context and referent open up to multiple possibilities of combination and metamorphosis.

Nos activités quotidiennes d’écriture avec les logiciels, nos entreprises d’archivages dans des lieux externalisés, sont plus que jamais des manipulations sur nos mémoires individuelles et collectives qui conditionnent le devenir futur de nos sociétés et de l’espèce humaine. Le numérique offre des ouvertures et des possibilités combinatoires incroyables qui nous donnent l’impression de parvenir de plus en plus à manipuler un matériau qui est notre mémoire même. En même temps, et l’activité parlementaire le montre (DADVSI), le numérique offre autant la possibilité d’un accès immense aux collections et à la possibilité de “re-collection”, qu’il permet la mise en place de techniques de contrôle et de restriction de la création et de l’écriture de la mémoire.

Internet et le temps

Mercredi 8 mars 2006

En effectuant récemment des recherches sur quelques amis perdus de vue depuis plus ou moins longtemps, j’ai eu la surprise de découvrir l’image d’un ancien ami d’un temps antérieur à la période où je l’ai connu. C’est comme si google m’avait permis de parcourir le temps dans le passé. Lorsque j’ai découvert la wayback machine, l’année dernière seulement, j’ai eu la surprise de voir des vieux sites oubliés réactivés à mon souvenir. Tout d’un coup, il apparaissait qu’internet, le réseau, coeur de l’instantanéité de nos jours, était aussi un lieu de souvenir, ou du moins devait le devenir. Il est vrai que l’on conçoit des sites webs tous les jours, mais jamais avec l’idée que leur durée a un sens. Hors, ils ne doivent pas être seulement vus pour leur fonction (de communication le plus souvent), mais représentent aussi une inscription dans le temps. La question du nom de domaine qui permet de positionner un site dans le cyberespace est un problème : un nom de domaine a une durée de vie limitée. Les noms de domaine vivent et meurent et avec eux aussi les traces (le site) dans le temps. La question du nom de domaine est donc un véritable problème. Faire durer un nom de domaine, c’est payer indéfiniment pour celui-ci.
disruption.org
La wayback machine m’a permis par exemple de redécouvrir la forme qu’avait le premier site que j’avais construit, un site très minimal qui ne contenait que quelques pages, mélange chaotique de fragments de code du noyau linux et d’assertions du tractus logico-philosophicus. Ce site s’appelait disruption.org, ce qui en reste sur la wayback machine est des plus minimal encore, mais ce contour des images est quelque chose qui m’évoque quelque souvenir. J’avais dû à l’époque m’inspirer du site de raster-noton.

Ce mot disruption me tenait beaucoup à coeur et m’est toujours important et pourtant, je n’ai pas poursuivi la concession de ce lieu. Il est singulier que personne n’a depuis 5 ans racheté ce nom.

Pour en revenir à cette notion de temps d’internet, on constate aussi que les blogs, site de l’instantané par excellence sont aussi à la fois des sites de la sédimentation dans le temps. Un blog rend compte d’une instantanéité dans la prise de notes, mais se décline dans un temps le plus souvent représenté par le calendrier lui-même. Il est de plus en plus fréquent de voir des personnes architecturer des sites web autour d’un mécanisme de blog et d’antidater des informations pour recréer à la fois le déroulement séquentiel des infos du blog, et proposer le mode “actualité” et à la fois le mode “archive”. Voilà un élément important : le blog propose sur le même plan le présent et l’archive.

C’est la sédimentation qui fait le temps d’internet. Et le nouveau écrase l’ancien. Pour que le palimpseste ne fasse pas disparaitre les traces de l’origine, il faut essayer de conserver : imprimer, stocker sur divers supports… penser la question de la sauvegarde de cette forme mouvante qui semble ne se nourrir que de d’instantanéité et de nouveauté.

Dans cette optique, voir :

http://www.firsttenyears.de/ : travaux d’étudiants de la Merz Akademie.
http://art.teleportacia.org/observation/vernacular/ : formes redondantes du web des “débuts”.
http://art.teleportacia.org/observation/vernacular/frame/
: des tableaux renvoyants à l’esthétique FRAME HTML.
http://www.designtimeline.org/ : 10 ans de design Web.
http://www.leegte.org/ : transposition dans le monde “physique” d’une esthétique des encadrements HTML (broken image, input type, frameset).
http://www.digitalmediatree.com/tommoody/?31705 : sauvegarde en tableau d’une intervention des “déconstructeurs” de screenfull.net.

Devant la recrudescence

Jeudi 9 février 2006

ceux qui nous regardent

On sait combien le théâtre est hanté par sa fin et ne cesse de raconter sa clôture depuis la tragédie grecque. La déconstruction de la frontalité scénique, de l’adresse langagière, de la narration elle-même n’aura été que le récit de cette u-topie se remémorant des temps anciens où le peuple se représentait dans l’écart entre la scène et le public.

Mais voilà, il reste des lieux, nommés théâtres, trace d’une fonction devenue impossible: le peuple manque. Ces lieux ont été désertés, il ne reste ni public, ni acteur, ni récit. Il ne reste plus que le dispositif, un décor vidé: les chaises face à une scène, les coulisses, loges où on se préparait, une entrée et une sortie.

Très juste, cette remarque de Gregory Chatonsky, qui se transpose également dans l’optique du cinéma, le fameux théatre cinématographique, la salle que les américains nomment “movie theater”. Cela m’a fait instantanément penser à mon obsession des salles de cinéma vidées, obsession qui m’a amenée à créer une collection de salle de cinéma “mortes”, mais toujours visibles, et à traquer des traces de ces espaces de vie de naguère, maintenant bientôt supplantés par les dispositif 5.1 et les vidéoprojecteurs, car au final les multiplexes ont simplement voulu poursuivre l’idée de ce lieu, même s’ils ont fait résonner encore plus fort les bulles de soda et les craquements de pop-corn.

Cette obsession m’a aussi menée à écrire un scénario de film pour lequel j’ai aussi il y a quelques temps cherché des financements, et sur lequel je n’ai pas retravaillé, car les projets parfois n’aboutissent pas… Ce film devait s’intituler, ou s’intitulera si je le réalise : “devant la recrudescence“. Il s’agit d’un projet multiforme, où des projections sont recréées in situ, dans des cinémas délabrés, des projections de générique de fin, qui ne font que dire fin, the end, ende, fine. C’est donc un mélange entre fiction et performance.

Cette obsession encore, enracinée dans mon amour du cinéma, me mène à systématiquement collecter tous les plan finaux de films contenant le mot ‘fin’ que je peux trouver, pour ne fabriquer qu’un seul et unique film composé simplement de plan final avec le mot fin.

Travaillant sur ce projet depuis déjà plus d’un an, j’ai pu constater des choses assez intéressantes :

  • Il n’y a plus de mot fin dans les films actuels, et ce depuis plusieurs dizaines d’années. Il n’y a donc plus d’achèvement dans le cinéma contemporain.
  • Une grande majorité des plans finaux de films terminant par le mot fin sont composées de personnes toujours en partance, s’éloignant… On ne peut trouver plan plus parlant pour accompagner un tel mot.

ante el fin v2