Mémoires vives
En 1997 j'avais proposé à l'Amicale d'Auschwitz et des camps de Haute Silésie, de réaliser une dispositif en partant du mémorial des enfants Juifs déportés de France de Serge Klarsfeld. Il s'agissait de poser sur chacun des immeubles qui abritaient un de ces enfants, une affiche noire avec en bas le nom, le prénom, la date de naissance, le lieu de vie, la date de déportation et le numéro de convoi. Puis à un autre endroit, par exemple le CDJC, de réunir les différentes photos de ces enfants. L'idée était que ces affiches noires étaient comme des trous de mémoire dans l'environnement urbain: quelque chose manque à un endroit précis, l'endroit même où cet enfant a vécu. A présent d'autres gens vivent là. Et cet ici est lieu de partage de mémoire. Je me souvenais de la phrase de Derrida, des mortels encore vivants et des vivants déjà morts.
L'idée fut refusée du fait de sa difficulté, elle exigeait un effort de la part du regardeur, effort que je crois être à la source d'une possible responsabilisation nécessaire à la mémorisation. A la même période l'Amicale décida d'apposer dans les écoles du XXème arrondissement, puis bientôt de toute la capitale, des plaques commémoratives portant un message générique sur l'extermination des enfants déportés de France et à l'intérieur de l'école, une autre plaque, portant le nom de chacun des enfants qui étaient dans cette école. A la suite de cette initiative, d'autres virent le jour, dont celle d'apposer des affiches "Ils habitaient notre quartier" avec une photographie prise dans le Mémorial.
Ces affiches furent rapidement déchirées, d'autres furent signées, modifiées par des messages portant principalement sur le conflit israelo-palestinien et sur le fait que la mémoire de la Shoah, surtout après le soixantanaire, semblait occulter d'autres mémoires. D'autres encore furent recouvertes d'autres messages de papier, des annonces pour vendre des meubles ou pour garder des enfants, produisant par là même un étrange téléscopage de sens. Bref ces affiches de papier devinrent des lieux de dialogue, parfois violents et antisémtites, des lieux où s'exprimaient un lien vivant avec la mémoire, lien que ne permettait pas le caractère solennel des plaques commémoratives sur les écoles. Ces affiches n'étaient pas commémoratives mais temporaires, le temps se chargeant souvent de les abîmer. Et il me semblait que cette dégradation était de nature à signaler la mémoire dans son devenir, non dans sa volonté de fixer, et finalement d'oublier les choses. Car il y a avait bien deux types de mémoire, une d'oubli, l'autre du devenir, imprévisible, souvent violente. La mémoire d'oubli est une historicité qui veut fixer les événements et qui en croyant à la seule autorité de l'objectivité empêche sans doute pour une part l'appropriation, l'autre, qui trouve des formes problématiques dans les débats actuels sur la relation de la Shoah aux autres génocides, est dynamique, elle pose des questions, parfois avac maladresse, mais toujours en étant appropriée. Par exemple sur ces petites affiches quelqu'un écrit: "pas la peine de nous le rappeler tous les printemps!", une autre manière de dire: "que puis-je faire de cette mémoire?".
En voyant ces affiches je repensais bien sûr à ce projet des affiches noires élaborées quelques années plutôt et qui était resté à l'état de projet, je me disais qu'il fallait laisser des traces dont la signification ne répondait pas au désir de transparence de la communication qui tend à régir l'ensemble des relations humaines. Je me disais aussi que ces affiches sans visage étaient à l'endroit où ces enfants avaient vécus, dans un ici qui n'était plus notre maintenant.